Ça devait être en 1956 ou 1957, je ne sais plus. J’avais répondu à une annonce des Dernières Nouvelles d’Alsace : « Cherche garçon de course, etc… » Je me suis présenté. C’était une petite entreprise spécialisée dans la reproduction des plans d’architecte. Il y avait une grande table et on nous amenait les plans dont il fallait couper les bords avec des ciseaux. J’étais devenu très bon. Il fallait couper droit et vite. Les plans étaient ensuite roulés pour pouvoir être transportés dans une longue sacoche de faux cuir suffisamment rigide pour que les plans ne soient pas abîmés par le transport. C’est moi qui, à vélo, apportais ces plans aux architectes destinataires. J’avais fini par en connaître certains. Ils discutaient un peu avec moi. C’est à l’occasion de ces va-et-vient dans la ville de Strasbourg que j’ai eu pour la première fois affaire à des avances homosexuelles. J’avais rencontré un homme qui voulait me revoir dans les pissotières de la gare. Quand j’ai raconté ça à mon père, il m’a ordonné de quitter ce boulot. J’avais gagné un peu d’argent. J’en ai confié la garde à mon père qui m’a dit qu’il serait ma banque. Il a sorti son petit agenda de poche et a soigneusement noté la somme que j’avais gagnée et la date du dépôt. Quelques mois plus tard, j’ai eu besoin de cet argent et j’ai demandé à « ma banque » de bien vouloir me rendre les sommes déposées. Mon père m’a alors avoué qu’il avait perdu son agenda et que, dès lors, ne connaissant pas le montant de mon dépôt, il ne pouvait rien me rendre. Cela m’a profondément affecté. Certes ce n’était pas une somme énorme mais c’était mon premier salaire et je me suis senti complètement floué par cette arnaque paternelle.
Dedalus
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jeudi 24 septembre 2026
mercredi 23 septembre 2026
Dieudonné
Je viens de terminer la lecture d'un roman intéressant. On le lit d'une traite. C'est une histoire assez terrible. Un père chasseur qui bat sa femme et qui fait peur à sa fille. Adeline Dieudonné, La vraie vie, L'iconoclaste, Paris 2018. Une écriture simple et fluide.
Scènes d'été
Félix et Raoul, les cousins dont j’ai déjà évoqué les exploits, avaient implanté un terrain de tennis en terre battue dans la partie du parc que leur famille occupait. Je ne sais pas si c’étaient eux qui l’avaient conçu ou s’il était déjà là quand ils sont arrivés. Toujours est-il qu’ils jouaient au tennis et que c’est avec eux que nous avons été initiés à ce sport alors que nous étions encore très jeunes. Il y avait parfois des tournois et c’est alors que l’on voyait Myriam, dans sa courte jupe blanche plissée, affronter ses frères et ses oncles, venus disputer des matchs pendant le week-end. L’oncle Paul était l’un des partenaires de ces jeux et je me souviens des mots tendres bien particuliers qu’il adressait à son épouse, la tante Geneviève : « Allons, ma petite cuiller de confiture de roses, du nerf ! » « À toi de servir mon petit lapin en sucre d’orge ! » Cela nous faisait rire. Je crois me souvenir que maman savait, elle aussi, se servir d’une raquette de tennis. Après tout, elle avait vécu toute son enfance avec la tante Zouzou dans cette propriété à Stinval.
Juste à côté du terrain de tennis, il y avait un petit étang, en fait une mare, avec de magnifiques canards qui, de temps en temps, finissaient dans notre assiette. C’était Raoul qui était chargé de leur couper la tête sur un billot tout près du garage. Cela pouvait donner lieu à des scènes terrifiantes : le canard, échappant aux mains de son bourreau, pouvait s’envoler sans tête, ce qui poussait Raoul ou Félix à se saisir du fusil qu’ils avaient disposé près du billot, et à le tirer en plein vol avant qu’il n’aille s’égarer dans le petit bois de sapins tout proche. Cette mare aux canards était l’un de nos terrains de jeux favoris. Nos cousins avaient fabriqué des sortes de pirogues de métal en coupant en deux dans leur longueur de vieux réservoirs d’avions qu’ils avaient récupérés après la guerre. C’est ainsi que nous pouvions naviguer sur l’étang, poursuivre les canards, faire des courses entre nous grâce aux vieilles raquettes de ping pong qui nous servaient de pagayes.
mardi 22 septembre 2026
Lafon
Hier, j'ai terminé la lecture du roman de Marie Hélène Lafon, Histoire du fils (Buchet Castel). C'est un livre dont plusieurs membres de mon club de lecture à l'IFP ont chanté les louanges. C'est vrai que l'on déguste avec plaisir le rythme des phrases, bref une écriture assez élaborée mais qui nous coule dans les neurones comme une rivière tranquille. Mais, je ne suis pas aussi enthousiaste que mes compères de l'Institut. Je trouve les premières pages assez confuses. J'ai été déçu, sans doute parce que les éloges ayant précédé ma lecture m'ont fait espérer quelque chose de spectaculaire.
Monsieur Personne
Après notre déménagement qui nous a fait quitter la Belgique pour Strasbourg, au 2 rue Ohmacht, nous étions manifestement en surnombre dans cet espace qui nous paraissait d’autant plus petit que nous venions d’une grande maison aux plafonds très hauts avec un immense vestibule et des chambres très claires. Nous étions sept et, bien entendu, nous faisions des bêtises. Dès que notre père en découvrait une, il cherchait activement le coupable, nous interrogeant sans relâche pour conclure au bout d’un certain temps, au comble de l’exaspération, que « Bien sûr, c’est encore Monsieur Personne ! » Un jour, il nous réunit dans la salle à manger et nous proposa de « tuer Monsieur Personne ». On n’est pas auteur de polars pour rien ! Il nous garantissait l’impunité en échange de nos aveux. Nous défilions ensuite les uns après les autres devant notre père qui nous pardonnait pour ces peaux d’orange retrouvées dans la cuvette des WC, ce bol cassé dont on avait caché les restes au fond d’un tiroir, ces entailles sauvages dans la table de la cuisine, les taches d’encre sur la nappe, le chewing gum dans une serrure, etc., etc. Je me souviens de l’une de ces séances au cours de laquelle je me suis senti très ennuyé parce que je n’avais rien à avouer. Fallait-il que j’invente un truc pour partager la culpabilité générale ? Je suis resté muet, me mordant la lèvre inférieure, devant le regard sceptique et courroucé de papa. « Arrête de te mordre la lèvre », me dit-il. Aussitôt je retournai cette lèvre vers l’extérieur. Une effronterie que mon père accepta avec ces mots : « J’aime mieux ça », dit-il.
lundi 21 septembre 2026
Accidents
À Bois-de-Breux il y avait, derrière la maison, un jardin qui me paraissait évidemment très grand. C’était notre terrain de jeux. Nous disposions alors d’une charrette d’enfants, dont les deux roues avant reliées par un essieu transversal, pouvaient tourner à droite ou à gauche, selon l’impulsion que l’on donnait au petit timon qui permettait à l’un d’entre nous de tirer le véhicule. J’avais placé mes deux petites sœurs dans la charrette entre les ridelles tandis que moi, ayant empoigné le timon, je me faisais fort de les balader dans le jardin pour leur plaisir. Soucieux de leur sécurité, je les surveillais si attentivement que j’en oubliais de regarder devant moi. Or, il pouvait y avoir de nombreux obstacles sur mon chemin. En l’occurrence, ce fut un gros rouleau de fil de fer barbelé qui arrêta net ma progression. Je suis tombé dessus, m’écorchant profondément le genou droit, ce qui couvrit ma jambe de sang. C’était très impressionnant et je porte encore les cicatrices de ce petit accident.
J’eus un autre accident à Visé. Dominique et Jean-Pierre avaient chacun reçu une bicyclette. Celle de Dominique était bleue et disposait d’un freinage par rétropédalage. Celle de Jean-Pierre était rouge et avait la roue libre. Quand je l’ai empruntée à mon frère pour la première fois, je n’étais pas encore très sûr de mon équilibre. Je devais avoir 6 ans. Mais je réussis à rouler. Je suis sorti du jardin et pris la rue sur ma droite pour faire le tour du quartier. C’était magnifique. Arrivé au coin de la rue je tournai à droite pour revenir à la maison. La rue était en pente. Et, tout à coup, je vis un tracteur passer lentement dans la rue que je devais emprunter pour revenir à mon point de départ. Que faire ? Je ne savais pas comment fonctionnaient les freins sur ce vélo. Je dévalai donc la rue, allant droit vers le tracteur dont je heurtai violemment la roue arrière, me retrouvant dans les betteraves qu’il transportait. Plus de peur que de mal !
dimanche 20 septembre 2026
Maladies
À Visé, j’allais à l’école Saint Hadelin avec mes frères. J’étais bon élève et ma conduite était exemplaire. Ce qui fait que l’on m’a décerné un prix qui devait témoigner de cette excellence. Ce prix était intéressant car il s’agissait d’un baptême de l’air sur un petit avion de tourisme. Je devais y aller avec maman et je me réjouissais à l’avance de cet événement exceptionnel. La date était fixée. Le jour dit, je suis tombé malade suffisamment gravement pour que je ne puisse y aller. Du coup, c’est Dominique, mon frère aîné qui y est allé à ma place. Quand ils y sont allés, plusieurs photos ont été prises et je me souviens du visage rayonnant de mon frère après l’atterrissage !
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J’étais en 6ème bleue avec l’abbé Naegert dont j’ai déjà évoqué le souvenir (1952). La famille habitait au n°2 de la rue Ohmacht à Strasbourg. C’était une petite maison de cinq pièces alors que nous étions neuf. Patrick, le dernier, n’était pas encore né et Tommy était mort. Papa avait écrit une prière à Tommy censé intercéder pour nous auprès des divinités catholiques. Nous la récitions tous les soirs, après le repas, à genoux sur nos chaises orientées vers un crucifix accroché au mur. Cet hiver-là je suis tombé gravement malade. J’avais une double mastoidite. C’était sérieux et j’étais devenu complètement sourd. Je me souviens d’une visite de mon prof de 6ème, l’abbé Naegert, qui est venu à mon chevet et qui devait crier à mes oreilles pour se faire entendre. Je le revois au bord du lit, je revois ses cris sans rien entendre ! En principe, on devait m’hospitaliser en urgence le lendemain de cette visite. Mais la nuit me fut bénéfique car au matin, la fièvre était tombée, et l’hospitalisation annulée !
samedi 19 septembre 2026
Pavillon
Le Pavillon était un bâtiment un peu particulier au bord de la rue de Herve dont nous occupions le 615 à Bois-de-Breux. Il se situait un peu plus haut dans cette même rue sur le côté gauche de la chaussée en montant vers Aachen. C’était un petit immeuble carré, couvert d’ardoises et de lierre, dont notre grand-mère maternelle était devenue propriétaire à la mort de son mari, Raoul de Francquen, qui avait été désigné comme mon parrain à ma naissance. Le bâtiment était un peu isolé, comme une grosse villa, avec un petit parc sur l’un des côtés et à l’arrière. Quand on entrait dans cette maison, on était accueilli par les aboiements de Boulouf, un Scott terrier noir, plutôt sympathique. Il y avait à gauche, la chambre de l’oncle Jean et, plus loin, toujours sur la gauche une cuisine très chaleureuse où Bonne Maman nous attendait au moment des repas. Elle pelait les pommes de terre et nous racontait des histoires qui nous passionnaient. Je me souviens du récit de Rémy, le héros du roman d’Hector Malot, Sans famille. Bonne Maman ne lisait pas les histoires, elle nous les racontait dans ses propres mots. Nous étions tous à l’écoute autour de la table de la cuisine et dès qu’elle terminait une histoire nous en réclamions d’autres, encore et encore. L’oncle Jean était le frère de Bonne Maman. C’était un type assez bizarre avec une épaisse chevelure blanche dont il prenait grand soin. Il se moquait souvent de nous. Un jour, nous étions dehors avec lui et il plongea ses mains dans un bouquet d’orties. Quel exploit ! Et il nous disait qu’il ne sentait rien ! Quel homme !
vendredi 18 septembre 2026
Les cousins
À Stinval, vivait la famille de nos cousins germains de Terwangne. Ils étaient plus âgés que nous. J’aimais beaucoup l’aîné, Félix, qui devait avoir entre 25 et 30 ans, à l’époque où nous passions nos vacances dans la grande maison de la tante Zouzou dont ils occupaient la partie Est, si je me souviens bien. Il m’appelait souvent ‘laid singe’, un petit nom dont j’étais sans doute le seul à apprécier la tendresse moqueuse qu’il me semblait signifier. J’étais moins attiré par Raoul qui avait l’allure et le comportement d’un mauvais garçon et qui, bien plus tard, serait très épris de ma sœur Martine. Philippe avait la réputation d’être un peu bête. C’est de lui que j’hériterai d’une panoplie liturgique de curé avec chasuble, étole, aube et cingulum. Ce déguisement me permettra de jouer à la messe avec mes sœurs. J’allais me procurer des hosties non-consacrées à Louveigné auprès du curé qui m’en donnait quelques-unes… pour jouer ! Il y avait aussi Dédé, grand et très maigre, versé dans la radio-amateur et l’électronique. « Aquoiboniste » de la première heure, il nous répondait toujours de la même façon quand on lui demandait quelque chose : « Pourquoi faire, donc ? » Il souriait gentiment, relevait la longue mèche qui lui barrait le front et le visage, puis, tirait une bouffée de la cigarette perpétuelle qu’il avait au bec. Les doigts de sa main droite étaient jaunes de nicotine. Nous adorions l’embêter en sautant sur ses genoux quand il était assis ou en grimpant sur ses épaules. Myriam était la seule fille de la famille. Elle devait avoir 18 ans mais nous ne la voyions guère.
Le père, Victor, était chef d’une petite agence bancaire à Louveigné, le village le plus proche de Stinval. Tous les soirs, il rentrait chez lui avec l’argent de la banque dont il faisait méticuleusement les comptes. Son agence sera victime de plusieurs braquages dont il est toujours sorti indemne. Comme tous les hommes de cette famille, il fumait énormément. Des Saint-Michel verte qu’on achetait par paquets de 25. Ni Félix, ni Raoul n’avaient fait d’études poussées. On disait que quand ils ne voulaient pas aller à l’école, leur mère les gardait volontiers à la maison. Tous deux avaient la même passion pour la mécanique et les voitures. Ils achetaient de vieilles occasions, démontaient les moteurs, et les remontaient pour en faire des véhicules improbables. C’est ainsi qu’ils construisirent, avec un moteur de moto, un engin à trois roues —deux à l’avant et une à l’arrière—, qui filait à toute allure sur les routes tortueuses du pays de Herve. Raoul et Félix étaient de véritables « fous du volant ». Ils ne respectaient aucune règle du code de la route. En outre, quand Félix m’emmenait faire un tour en voiture, il me laissait prendre le volant pour de petites distances. J’étais ravi.
jeudi 17 septembre 2026
OUI ou NON
C’est là, à Visé, que j’aurai ma première expérience politique, lors du referendum qui, en 1950, devait décider du retour, ou non, du roi Leopold III en Belgique. Je me suis longtemps demandé quels étaient les autocollants de propagande que moi et mes frères étions chargés par notre papa de coller partout en ville sur le chemin de l’école. C’était OUI ou NON mais je ne me souvenais absolument plus de ceux que l’on collait sur les murs. Papa était légitimiste. Catholique fervent, il se disait anarchiste mais cela ne garantissait en rien une vision de gauche. Il détestait les socialistes et je me souviens des diatribes virulentes qu’il sortait parfois contre Paul Henri Spaak, grand partisan du NON lors du referendum de 1950. D’où la certitude, acquise plus tard, que les autocollants colorés de rouge, jaune et noir en cercles concentriques, que nous dispersions sur les poteaux télégraphiques en allant à l’école étaient des OUI. Oui, pour le retour du roi après la guerre. Ce qui n’empêchera pas, sous l’impulsion de Paul Henri Spaak, le souverain d’abdiquer au profit de son fils, Baudouin, l’année suivante (en 1951). Voilà comment, à un âge peu fait pour les grandes décisions politiques, on se retrouve embarqué malgré soi, dans le sillage d’une vision qui très vite, ne correspondra plus à celle que j’adopterai pour le restant de ma vie. Car, depuis lors, c’est NON !