Rechercher dans ce blog

vendredi 11 septembre 2026

Pope

On ne l’appelait pas encore « Le Pope », quand il nous faisait réciter, en classe de 6ème bleue, au Collège Saint Étienne à Strasbourg, les premières déclinaisons latines : rosa, rosa, rosae, rosae, rosa, rosam (avec l’accusatif en dernier contrairement aux habitudes !).  Cheveux blonds, brosse très courte, un regard bleu qui vous pénétrait jusqu’à l’âme, une soutane noire bien sûr, allant du col au sol, c’était l’abbé Naegert, notre professeur principal qui nous racontait parfois des histoires de guerre, celle de 39/45, à partir de ses propres expériences du front russe, "malgré nous" dans la Wehrmacht. J’étais très bon élève à l’époque. C’était en 1952 et j’avais dix ans. Un jour, à la fin des cours de la journée, l’abbé Naegert me dit : « Va m’attendre dans mon bureau. J’ai quelque chose à te dire. » Je savais où était son bureau et je m’y rendis, peu rassuré sur les raisons mystérieuses qui avaient motivé cette convocation. J’attendis quelques minutes et, peu après, je le vis s’asseoir dans son fauteuil en face de moi et me regarder droit dans les yeux. Puis il parla. « Je ne peux pas imaginer que dans votre famille il n’y ait personne pour s’engager comme prêtre au service de Notre Seigneur…» Silence. « … et je crois que Dieu t’a choisi ! » Quand je suis sorti de son bureau, j’étais plutôt fier et content. J’ai raconté l’événement à mes parents qui s’en réjouirent. Mais ces paroles m’ont ensuite plongé dans un scepticisme de plus en plus marqué. « Dieu s’est trompé » me disais-je. Je m’inventais de nombreuses objections visant à contrecarrer ce destin qui, après tout, ne me semblait guère enviable.  Je me souviens que ce qui me déplaisait le plus dans cet avenir, c’était l’impossibilité de me marier. J’ai revu l’abbé Naegert bien plus tard, quand il était connu à Strasbourg sous son surnom très orthodoxe et populaire de Pope. Je ne lui ai pas rappelé le choix de Dieu. Il est mort le 20 février 2015.  

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire