Nous n'avions pas d'argent de poche et si nous voulions pouvoir acheter ceci ou cela, nous devions nous débrouiller. C'est pour cela que tous les étés à partir de 14 ans, je trouvais des petits boulots en dehors de la famille. J'ai été garçon de course, peintre en bâtiment, j'ai fait les vendanges en champagne avec mon frère Dominique, j'ai transporté des planches dans une scierie de Kehl, etc. En été 1960, je me suis fait embaucher par Siemens pour effectuer des mesures du niveau de la nappe phréatique en prévision de la construction de la raffinerie de Reichstett au nord de Strasbourg. Ce travail devait se faire à moto. Moi, je n'en avais pas mais j'ai quand même été pris. Je faisais le travail à vélo. Je bénéficiais quand même d'une prime pour l'essence. Je faisais ce travail précisément pour m'acheter un scooter ou une petite moto. Pour mesurer le niveau de la nappe phréatique et ses variations, on avait creusé de petits puits sur une surface assez large —la surface que devait occuper la raffinerie une fois terminée— et à des distances de plusieurs centaines de mètres les uns des autres. Je crois me souvenir qu'il y avait une douzaine de ces puits. Dans chacun d'eux, il y avait une canne à pèche graduée accrochée à une boîte vide qui flottait sur la nappe. Nous devions mesurer le niveau de cette dernière grâce aux graduations sur la canne à pèche. Je devais faire le tour de ces puits deux fois pendant les huit heures de travail et ces huit heures pouvaient se situer soit à partir de 4h au petit matin, ou en début d'après midi jusqu'à la tombée de la nuit vers 20h ou 21h.. Bref, ce n'était pas les trois huit parce que dans l'obscurité on aurait eu beaucoup de mal à repérer les puits qui se trouvaient parfois dans un champ, au bord d'un chemin, au milieu d'un bosquet, bref dans des endroits souvent difficiles d'accès. Faire tous ces kilomètres à vélo en tout terrain relevait de l'exploit, mais que n'aurais-je pas fait pour me payer ce scooter qui devait m'assurer la liberté de mouvements et l'indépendance dont je rêvais depuis longtemps. En outre, j'étais amoureux d'Irène et il ne fallait pas que j'abandonne ce que j'étais souvent tenté de faire tellement c'était dur. J'ai gagné assez d'argent pour me payer ce scooter qui changea ma vie.
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samedi 3 octobre 2026
vendredi 2 octobre 2026
L'argent
Il y a d'abord ce souvenir. Je ne sais pas si le bref récit que je vais en faire correspond à la réalité à laquelle il fait référence, mais je suis sûr des effets que cette réalité a pu avoir sur mon évolution. Nous étions à Visé. Papa écrivait ses romans et était très impliqué dans la publication de la version belge de La Vie Catholique Illustrée, grâce aux contacts qu'il avait avec le directeur de ce magazine créé en France par Joseph Folliet. Nous étions parfois chargés par papa de vendre le magazine en faisant du porte à porte à Visé. C'était assez drôle parce que, souvent, la "une" présentait des photos réalisées par papa où nous, ses enfants, figurions dans des scènes de notre vie quotidienne. Nous étions très pauvres. Papa avait du mal à se faire payer par son éditeur, Dupuis, qui était aussi l'éditeur de Spirou. La précarité de notre situation a poussé mon père à poser sa candidature un peu partout, notamment au Conseil de l'Europe. Il avait travaillé avec Paul M.G. Lévy qui était directeur de l'Information dans cet organisme international. Il a été recruté au début de l'année 1950. Il est d'abord allé seul à Strasbourg, nous laissant avec une maman qui avait beaucoup de mal à joindre les deux bouts. C'est ici qu'intervient le souvenir que j'ai évoqué plus haut. Je vois maman venir vers nous. Elle ouvre la main et nous voyons quelques pièces de monnaie —des pièces trouées, c'est-à-dire des centimes— au creux de sa paume. "Voilà tout ce qu'il nous reste pour vivre", nous dit-elle. Je me souviens, ou plutôt je crois me souvenir, du ton de sa voix et de son visage attristé par cette misère dans laquelle nous vivions, mais que nous ne ressentions guère, la famille de maman venant souvent à notre aide financièrement. Quelques mois plus tard, nous déménagions pour rejoindre papa à Strasbourg. Nous étions sauvés.