Ça devait être en 1956 ou 1957, je ne sais plus. J’avais répondu à une annonce des Dernières Nouvelles d’Alsace : « Cherche garçon de course, etc… » Je me suis présenté. C’était une petite entreprise spécialisée dans la reproduction des plans d’architecte. Il y avait une grande table et on nous amenait les plans dont il fallait couper les bords avec des ciseaux. J’étais devenu très bon. Il fallait couper droit et vite. Les plans étaient ensuite roulés pour pouvoir être transportés dans une longue sacoche de faux cuir suffisamment rigide pour que les plans ne soient pas abîmés par le transport. C’est moi qui, à vélo, apportais ces plans aux architectes destinataires. J’avais fini par en connaître certains. Ils discutaient un peu avec moi. C’est à l’occasion de ces va-et-vient dans la ville de Strasbourg que j’ai eu pour la première fois affaire à des avances homosexuelles. J’avais rencontré un homme qui voulait me revoir dans les pissotières de la gare. Quand j’ai raconté ça à mon père, il m’a ordonné de quitter ce boulot. J’avais gagné un peu d’argent. J’en ai confié la garde à mon père qui m’a dit qu’il serait ma banque. Il a sorti son petit agenda de poche et a soigneusement noté la somme que j’avais gagnée et la date du dépôt. Quelques mois plus tard, j’ai eu besoin de cet argent et j’ai demandé à « ma banque » de bien vouloir me rendre les sommes déposées. Mon père m’a alors avoué qu’il avait perdu son agenda et que, dès lors, ne connaissant pas le montant de mon dépôt, il ne pouvait rien me rendre. Cela m’a profondément affecté. Certes ce n’était pas une somme énorme mais c’était mon premier salaire et je me suis senti complètement floué par cette arnaque paternelle.
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